Dans ce livre ambitieux, le journaliste et chercheur Frédéric Martel se propose d'enquêter et de décrypter les industries créatives à une échelle globale. Le sujet concerne tout particulièrement le "mainstream" que Martel définit au sens de "culture pour tous" ou plus négativement de "culture hégémonique".Pourtant malgré un travail de terrain sur plusieurs continents et des entretiens avec de nombreux décideurs, les analyses apparaissent plutôt décevantes au regard des objectifs de départ.
Certes le lecteur un peu rebuté par les raisonnements académiques appréciera le ton léger et sans pathos de l'interviewer qui n'en conserve pas moins un zeste d'esprit critique face à de grosses pointures de l'entertainment, mais on ressort de la lecture un peu désorienté et sans vision stratégique claire des enjeux ni des rapports de force en cours. Comme le remarque le journaliste Thomas Sotinel dans Le Monde des livres, l'ouvrage de Martel est fortement déséquilibré notamment par le poids accordé aux Etats-Unis dans les analyses et du très relatif intérêt porté au continent européen (en particulier dans le luxe, le design, la musique électronique ou les studios d'animation ...).
On peut d'autre part s'étonner que la J-Pop japonaise très populaire dans de nombreux pays ne soit analysée que sur une quinzaine de pages. Autre absent de taille : Luc Besson qui à défaut d'avoir une forte crédibilité créative n'en a pas moins réussi à imposer son studio européen Europa Corp. sur le marché international.
Au gré de ses pérégrinations, Frédéric Martel apporte toutefois quelques informations pertinentes sur les risques potentiels dans le secteur des industries des loisirs.
- Premier constat : les droits de propriété intellectuelle ont pris une part croissante au sein des studios hollywoodiens et sont au coeur des dispositifs commerciaux notamment avec l'importance prise par les produits dérivés et les nombreuses plates-formes de diffusion. Cela dit les Américains peuvent se retrouver eux mêmes piégés par leur obsession du copyright. Ainsi les Chinois avaient peu apprécié que l'esthétique du film d'animation Kung Fu Panda soit directement inspirée d'un trésor national chinois (le panda) et de leur sport fétiche (le kung fu). Selon Martel, la stratégie américaine en Chine s'avère d'ailleurs globalement négative : son interview avec Ellen Eliasoph, juriste à la Warner en Chine, fait prendre la mesure de l'échec de cette major qui avait investi considérablement en Chine et dont le relatif échec a destabilisé la direction. D'où un repli stratégique en Inde où l'environnement pour les studios serait plus favorable.
- La contrefaçon de films, DVD et CD est un phénomène que l'auteur a observé dans plusieurs pays à des échelles importantes et notamment à Sabra et Chatila où il décrit une quasi industrie de piratage moderne qui serait en relation avec des contrefacteurs chinois . Mais il ne va pas jusqu'à valider les analyses, peu étayées, du rapport de la RAND Corporation sur les liens supposés entre terrorisme et contrefaçon de films.
Enfin en "off" des interlocuteurs lui ont par ailleurs confié que certains presseurs (chinois notamment) fabriquaient à la fois des DVD légaux et pirates. Arrêter la contrefaçon en Chine apparait en fait peu réaliste et il s'agirait davantage d'éviter dans la mesure du possible certaines situations abusives ou pour certains producteurs plus habiles de prendre en compte ce paramètre dans la promotion de lancement de certains films (par exemple le James Bond Casino Royale).
Mainstream, Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde de Frédéric Martel, Flammarion, 464 p., 22, 50 euros

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire